Beaux dessins!
par mariejasmin
Quand j’avais 6 ans et que j’apprenais à construire des mots avec les 26 lettres de l’alphabet, j’ai eu une idée extraordinaire pour améliorer la société :
— Maman, pourquoi, au lieu d’écrire « MAISON » comme ça, pourquoi on ne dessine pas une maison comme ça :
Tout le monde comprendrait, et, en plus, personne ne se tromperait jamais en écrivant « MÈZON ». Ce serait mille fois plus facile!
— Ben, tu peux dessiner des objets ou des animaux; mais pour les choses invisibles, comme « amour », par exemple, comment tu ferais?
J’étais sur le cul de l’intelligence grandiose de ma mère : je n’avais pas pensé à ça, moi, les choses invisibles! Non seulement n’ai-je plus jamais questionné les bases de la langue française, mais je l’ai sanctifiée au point où je crie « hérésie! » d’une voix méprisante quand je vois un infinitif à la place d’un participe passé dans un statut facebook.
Or, le destin et son excellent sens de l’humour firent en sorte que je me retrouvasse, par un petit matin d’automne, dans une société qui avait décidé de suivre mon idée géniale et de dessiner tout ce qu’ils voulaient écrire; chaque mot, un par un. Je m’étais trompée : lire et écrire le japonais, ce n’est pas mille fois plus facile.
J’ai néanmoins pu tirer un bienfait ce cruel bain de pictogrammes : j’ai trouvé une réponse à l’énigme de ma mère, que j’avais pris pour une aporie.
Pour résoudre la question, il faut d’abord apprendre à dessiner. C’est clair qu’avec beaucoup de talent, et des outils autres que de la pierre sur des carapaces de tortues, on pourrait toujours écrire « tigre » en toute dignité comme ci haut, mais bon, par pragmatisme, on s’était entendu, dans la Chine du 14e siècle avant Jésus-Christ, que le guide stylistique à suivre serait le bonhomme allumette. On écrivait donc tigre ainsi :
L’ultime bonhomme allumette est celui qui retient toute l’essence du personnage, sans un trait superflu. Par exemple, pour un bébé ou un petit enfant, on sait que ça a une grosse tête, que ça gigote passablement, et que ça régurgite, mais comme on ne veux pas encombrer notre logo de traits inutiles, on oublie la régurgitation et ça donne ça :
Pour représenter une fille, rien de plus simple : en faisant un bonhomme à genoux avec les bras qui tiennent un bébé invisible, comme ça, on reconnaît tout de suite l’essence de la féminité dans son incroyable talent à calmer le petit. Pour écrire « mère », il suffit d’enlever à la fille sa brassière d’allaitement pour voir les gouttes de lait qui tombent; ou les gros seins, personne n’est tout à fait sûr de ce que ces points représentent, mais c’est définitivement mammaire, voyez pour vous-mêmes :
Si on prend ces dessins et qu’on leur fait traverser une mer et trois mille cinq cent ans de paresse humaine, on obtient ceci :
Quoi?!, me direz-vous. De la fille, il ne reste plus qu’une vue de haut d’un dossier de divan avec deux bras en berceau. Et le tigre! On ne le reconnaît plus du tout, mais alors là plus du tout! Sur quoi vous répondrai-je : Vous y reconnaissez une personne qui rit fort, vous, dans « LOL »? Bénissons le Seigneur que les générations précédentes n’aient pas étés aussi paresseuses que la nôtre : au rythme où nous abrégeons, dans cinquante ans, tous les courriels ne seront qu’un point dont il faudra inférer le sens.
Pour revenir à notre énigme, il ne nous reste plus qu’à résoudre le problème de la représentation graphique d’un mot abstrait comme « amour ». Choisissons d’abord notre bataille : en japonais il y a un mot pour « amour, tout nu dans le lit » et un autre pour « aimer, juste aimer ». Mettons sur papier le second concept, puisque nous sommes en présence de moi quand j’avais six ans.
Une bonne façon de faire un idéogramme, c’est de combiner les pictogrammes qu’on a déjà, et en extraire l’essence ainsi obtenue. Pour fabriquer de l’amour à l’état pur, il suffit de placer la fille avec son enfant, comme ça :
Avant de connaître les joies de la maternité, je trouvais ça ben cute!
Maintenant, je trouve ça vrai.








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<3 <3 <3 !!!